Interview

Kevin Gaillardet : « Les formes alternatives d’activité : des solutions qui gagnent à être connues »

Les opinions contenues dans cet article ne reflètent pas la pensée de Mode d'Emploi, mais uniquement celle de la personne interviewée.

Publié le

Peux-tu nous parler de toi et de ton activité ?

Bonjour, je m’appelle Kevin Gaillardet et je suis un des fondateurs de la Faabrick Cherdet, un cabinet de conseil spécialisé sur les formes alternatives d’activité (FAA) que j’ai créé avec mes deux associés, Fabrice Richard, que vous connaissez bien, et Clémence Chumiatcher.

Depuis trois ans, nous œuvrons à la promotion de ces formes d’emploi de trois manières différentes :

  • En créant du contenu sur les FAA. La plupart de ces formes d’emploi sont en déficit de notoriété. Nous participons donc à les faire connaître par la création de contenus, d’articles et d’infographie. Nous sommes par exemple directeur de publication du Guide du portage, un site d’information dédié au portage salarial.
  • En conseillant les acteurs de ces secteurs: Nous aidons les entreprises à se sécuriser juridiquement et à se développer. Les FAA sont encore en perpétuel mouvement, notamment juridiquement, et se situent souvent à la frontière entre deux univers. Nos clients ont donc un grand besoin de conseils adaptés aux spécificités de ces formes d’emploi.
  • En conseillant les acteurs de l’emploi et les entreprises utilisatrices de ces FAA. Nous formons actuellement les consultants APEC en leur présentant la manière dont les FAA peuvent aider les cadres qu’ils accompagnent au quotidien. Nous aidons également les entreprises qui font appel aux FAA et qui se posent pas mal de question sur la gestion de ces personnes externes à l’entreprise, la forme emploi la plus adaptée à leurs besoins …

Quelles sont les formes alternatives d’activité ?

Il n’est pas facile de donner une définition qui englobe toute la diversité de ces FAA. On préfère donc donner une définition par l’exclusion. Ce qui nous intéresse, ce sont les formes d’emploi qui se développent à la marge du CDD et du CDI classique. Cela regroupe le portage salarial, les coopératives d’activité et d’emploi, les groupements d’employeurs, le CDI intérimaire, la micro-entreprise ou d’autres formes d’emploi comme les entreprises de travail à travail partagé.

Notre histoire est assez liée au portage salarial notamment parce que l’on a co-rédigé la convention collective du portage, et réalisé son premier rapport de branche mais elles sont toutes passionnantes.

Aujourd’hui, combien cela représente de personnes et d’entreprises ?

En plus du déficit de notoriété, il y a également un déficit statistique assez important sur ces formes d’emplois. Quand on a lancé la boîte, une des premières missions qu’on s’est fixé, ça a été d’essayer d’apporter un éclairage objectif sur ces formes d’emploi.

FAA activité

Pour le portage salarial, nous avons pu faire appel aux données de l’INSEE pour la réalisation du rapport de branche et on estime le nombre de salariés portés à 35 000 aujourd’hui.  Il y a également 1,2 millions de micro-entrepreneurs, avec un public très hétérogène. Du côté des coopérateurs, il y a environ 20 000 ETP.

Les FAA se développent fortement ces dernières années. Pour autant, on le voit avec ses chiffres, les FAA restent encore à la marge du salariat classique.

Qui sont ces personnes en marge du salariat classique ?

Il n’y a pas une réponse toute simple pour définir les personnes qui se tournent vers les FAA mais j’aime bien les distinguer en deux groupes.

D’une part, les « convaincus », qui sont en quête de davantage d’autonomie, d’une manière différente de travailler ou d’appréhender la relation de travail, ou d’un autre équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.

D’autre part, il y a les gens qui viennent à ces nouvelles formes d’emploi pour pallier les manques du marché travail classique. Le portage salarial en est un exemple criant. Il s’est développé car les seniors, passé un certain âge, ne trouvaient pas d’emploi classique. Ils ont donc eu besoin d’un statut leur permettant de proposer leurs compétences tout en continuant de cotiser au régime général. Quand on a été salarié toute sa vie, on n’a pas forcément envie de  créer son entreprise, de jongler entre les régimes de retraite.

Le portage est donc né de ce besoin. Si ces personnes-là, dans les années 80, avaient trouvé un CDI, il n’y aurait probablement pas eu de portage salarial. Ce n’est qu’après que les personnes sont venues de leur propre chef.

C’est sans doute la même chose pour les jeunes diplômés : pour une partie d’entre eux, le rêve n’est pas forcément d’être micro-entrepreneurs. C’est un parcours qui émerge : on se forge sa première expérience et ensuite, pourquoi pas, on retourne vers le salariat.

Il risque d’y avoir des parcours de plus en plus saccadés et je suis convaincu que les formes alternatives de l’activité peuvent être aider de nombreuses personnes à certains moments de leur vie personnelle ou professionnelle.

C’est parce que le salariat exclut que l’on se tourne vers ces formes-là ?

Oui, il exclut les jeunes à l’entrée du marché du travail, les plus vieux à la sortie de ce marché, … et entre les deux il y a plein de raisons, au cours de la vie professionnelle, qui peuvent amener à ces formes d’emploi. Ce que l’on essaie de faire un maximum depuis 3 ans, c’est d’aider les gens à s’orienter et à savoir quelle est la forme d’emploi la plus adaptée pour eux.

C’est dans cette optique qu’on est en train de créer une formation pour aider les personnes qui souhaitent se lancer en freelance à choisir leur statut. Quelle FAA va le mieux protéger leur patrimoine ? comporter le moins de lourdeur administrative ? optimiser leur revenu ? leur apporter la meilleure protection sociale ?

Quels sont les métiers visés par le portage salarial ?

Le premier secteur d’activité dans le portage salarial, ce sont les prestations informatiques : toutes les entreprises en ont besoin. Plus largement, le portage salarial vise essentiellement des métiers transverses. Mais il existe également des experts dans la chimie, la métallurgie, … que les entreprises ne vont pas salarier parce qu’ils coûteraient trop chers, et dont elles n’ont pas besoin à 100 %.

Les managers de transition qui interviennent en cas de fusion, de développement international… sont également très sollicités. Après avoir rempli sa mission, le manager lui-même n’a pas nécessairement envie de rester.

Est-ce que les FAA sont ciblées pour les cadres ?

Pas du tout.

Le portage salarial s’adresse effectivement, du fait de son histoire, à des cadres. Mais lorsque l’on évoque les coopératives, le prisme est beaucoup plus large. Il existe ainsi des coopératives de livreurs à vélo qui concurrencent les grandes plateformes. On peut aussi citer des créateurs de bijoux, des stylistes, …  Chez Coopaname, il y a même un magicien-philosophe. Dans les coopératives, on retrouve beaucoup de « slashers », ces gens qui cumulent plusieurs métiers différents.

Aujourd’hui, c’est toujours un peu mal vu de dire que l’on construit son activité à son image, que l’on ne suit pas forcément un modèle et que l’on jongle entre les activités. Mais ces initiatives trouvent tout à fait leur place dans les dispositifs comme la coopérative d’activité et d’emploi.

Depuis 3 ans on a rencontré des profils très divers et qui nous ont progressivement ouvert les yeux sur un monde que l’on ne connaissait pas.

Est-ce qu’un jour le salariat pourra ramener vers lui tous ceux qui en sont partis ?

Je ne pense pas que le salariat puisse répondre à la variété des besoins et des envies de chacun. La politique interne de l’entreprise, la hiérarchie, … existeront toujours. Je ne crois pas qu’il existera un jour un salariat idéal. D’ailleurs, je ne pense pas que cela soit souhaitable.

Le collectif de travail est néanmoins moins développé …

Ces nouvelles formes d’emploi ne riment pas nécessairement avec isolement, ou avec un projet qui serait uniquement centré sur soi-même. Typiquement, dans le cas de la coopérative, on s’inscrit dans un projet commun, on participe à la gouvernance de la coopérative … On peut tout à fait s’inscrire dans une démarche collective en marge du salariat.

Il existe un projet que j’aime beaucoup : HappyDev, qui regroupe plusieurs centaines de freelances experts du numérique. Ces derniers sont organisés au sein de collectifs indépendants qui évoluent sous une même marque ce qui permet de faciliter l’approche client puisqu’ils ont la possibilité de mettre en avant la collaboration du réseau avec de nombreux clients. Ils encouragent fortement le travail en équipe, le mentoring et l’entraide entre les membres.

Ils refusent le salariat sans pour autant délaisser le collectif. C’est même tout le contraire puisqu’ils ont fait du collectif et de l’épanouissement de ses membres leur raison d’être.

👉 Voir le manifeste.

L’entreprise est une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), avec en son sein de multiples statuts qui coexistent (salariés portés, EURL, micro-entreprise …). Sur chaque projet, Happy Dev prélève une part pour développer la marque et animer le réseau. Ces réseaux sont à la fois forts et fragiles. Ils ont besoin d’être animés, de moment ensemble (afterworks, co-living, …). Chacun garde sa liberté et les projets auxquels il souhaite adhérer ou non. Les projets sont coordonnés par un chef de projet.

Ce chef de projet a-t-il un pouvoir de sanction ?

Non. Il y a un principe de solidarité entre les membres du collectif et la volonté de fournir des solutions au client si le travail ne le satisfait pas. Il en va de la crédibilité du réseau. Chacun adhère à des valeurs collectives, censées garantir un bon fonctionnement. Si cela se passe mal avec un freelance, le réseau est aujourd’hui suffisamment fort pour le remplacer et répondre à la commande du client.

Qui dit statut différent dit protection sociale différente …

Je n’ai pas l’impression que ce soit un sujet pour eux. Certains vont avoir le chômage car ils sont salariés portés, et d’autres non. Les statuts sont des véhicules qui leur permettent d’exercer leur activité librement.

Mais effectivement, qui dit statut différent dit protection sociale différente avec une couverture des risques qui n’est pas équivalente suivant le statut social (salarié, assimilé salarié, travailleur non salarié).

Il y a bien des tentatives de rapprochement comme avec l’assurance chômage pour les indépendants mais des différences assez fortes subsistent.

Pour en revenir à l’assurance chômage pour les indépendants par exemple, elle a été très peu mobilisée. Parce qu’elle est trop restrictive et ne correspond pas aux besoins des personnes qui exercent en indépendant. Cette indemnité devrait intervenir lorsque l’indépendant n’a plus de client ou observe une forte baisse de son chiffre d’affaires, et non quand l’entreprise ferme suite à une liquidation judiciaire.

Comment on dialogue lorsque les gens n’ont pas les mêmes statuts ? Qui défend les droits ?

Il n’y a pas encore de voix forte et unifiée des indépendants. Il existe des initiatives qui ont fait parler d’elles récemment. On pense notamment à indépendants.co. Mais elles ne pèsent pas encore assez par rapport aux organisations syndicales ou patronales classiques, assises sur des décennies d’existence.

Est-ce que les grandes centrales syndicales sont prêtes à investir ce champ ? Est-ce que leurs efforts seraient « récompensés » ?

Aujourd’hui, il y a tellement de questions autour du salariat, des PSE à venir, … que les organisations syndicales n’ont pas forcément le temps de s’en occuper.

Si tu étais ministre du Travail, quelle serait la première réforme que tu ferais ?

Je mettrais le paquet sur l’accompagnement des gens pour leur trouver la forme d’emploi qui leur convient, avec une organisation plus décentralisée. Il y aurait aussi probablement des mesures plus ponctuelles, mais pas de grandes mesures-phares qui changerait tout.

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